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Barrage de régulation dit barrage « Eiffel »



Contrairement aux idées reçues la société de Gustave Eiffel n'était pas maître d'œuvre de l'ouvrage mais seulement attributaire d'un lot du marché...

Lemarché était en effet divisé en trois lots :

- Premier lot : « Dérivation éclusée de N.-D.-de-la-Garenne »

Le rehaussement des écluses existantes fit l'objet d'un appel d'offre le 19 juin 1879 et l'entreprise adjudicataire fut les Ets. PREGERMAIN Frères de Saint-Pierre-la-Garenne pour un montant de 1 747 749 francs.
Le montant total des travaux à l'achèvement , le 15 novembre1884, s'élèvera à 2 040 964 francs.

- Deuxième lot : « Construction du barrage de la retenue de N.-D.-de-la-Garenne, ouvrages accessoires »

L'appel d'offre pour les constructions des emprises n maçonnées du barrage eut lieu le 26 avril 1881et fut adjugé à l'entreprise Conrad ZSCHOKKE pour un montant de 2 528 096,22 francs.
Le montant définitif à l'achèvement des travaux, le 5 décembre 1888, se montera à 2 891 514,37 francs.

-Troisième lot : « Superstructures métalliques »

L'adjudication de la construction de toutes les parties métalliques et mobiles eut lieu le 3 octobre 1881 et fut remportée par les Ets. EIFFEL pour la somme de 778 930,73 francs.
Le lot des Ets. EIFFEL ne représentait qu'environ 13 % du montant total des travaux, par contre c'était la partie la plus visible de la construction. L'ensemble du chantier s'étala sur dix années de1879 à 1889 et le responsable du chantier était l'ingénieur en chef des Ets. EIFFEL, Émile Nouguier qui doit pendant la même période plancher sur son projet de « pylone de 300 m » pour l'exposition universelle de Paris de 1889, et sur le terrain c'est l'ingénieur suisse Alfred Schmid qui pilote le chantier.
Le barrage fut mis en service fin décembre 1888.

La mise en œuvre devait être impressionnante.
Il faut s'imaginer l'ensemble...

- Chaque pilier du barrage était isolé par des bardages avec à côté une embarcation munie d'une locomotive à vapeur, alimentée en permanence par des briquettes de houille afin de pomper toute l'eau à l'intérieur des zones ainsi délimitées.
- Des barges faisaient des allers et retours pour ravitailler les chaudières en combustible.
- Il fallait rajouter à ces bateaux, ceux qui transportaient les pierres et les matériaux.

Les pierres provenaient de deux carrières sur Port-Mort, une à Châteauneuf et la seconde au Thuit, ainsi que d'une carrière sur les hauts de Vernonnet, au hameau d'Heurgival. Ces pierres étaient acheminées sur des barges de Vernonnet à Port-Mort. L'extraction des moellons occasionna une levée de boucliers des pormortais contre l'arrêté préfectoral autorisant l'occupation temporaire des parcelles E 480, 517 et 518. Sur la E480 se trouvait le tombeau de Saint-Ethbin et sur les deux autres les ruines de l'église de Saint-Martin-de-Châteauneuf. Les habitants s'opposèrent aussi contre l'exploitation du rocher situé au dessus de ces ruines. Une pétition du 11 août 1879 appuyée par le Conseil municipal fit changer d'avis le préfet qui rapporta son arrêté.

Les bords de Seine étaient couverts de stockage de matériaux et d'engins, des appontements provisoires avaient été établis sur la Seine. Les abords du fleuve étaient tellement occupés qu'une plainte des riverains et exploitants agricoles arriva en préfecture car il leur était impossible de mener leurs bétails près de l'eau pour les abreuver. La préfecture imposa aux entreprises l'aménagement d'un abreuvoir provisoire au bout de la rue Haguerite (à l'époque ruelle Renault ). Au total, vingt sept propriétaires riverains du chantier furent expropriés pour cette construction.

La construction des emprises maçonnées par les Ets. ZSCHOKKE sous la coordination de M. Daubin fit intervenir un nouveau procédé mis au point par Conrad Zschokke pour couler les fondations du barrage. Ce système de fondation à air comprimé était employé pour la seconde fois après avoir été testé sur les écluses de Saint-Malo l'année précédente.

La fin de la construction du barrage de Port-Mort coïncida à l'édification de la tour Eiffel, construite en 1887-1889 pour l'Exposition universelle de 1889 à Paris, ville dont elle est devenue depuis le symbole. Émile Nouguier participa ardemment à la construction de celle-ci. Le chantier de la tour Eiffel pu s'enorgueillir de n'avoir à déplorer aucun accident mortel.

Ce ne fut le cas sur le chantier du barrage de Port-Mort :

- M. FONTAINE décédé le 7 février 1881, suite un éboulement dans la carrière sur la rive droite de la Seine dans le hameau de Châteauneuf. Il était employé par les Ets. PREGERMAIN Frères.
- M. Narcisse Montailler décédé le 24 mai 1883, préposé à l'alimentation en briquettes de houille des locomotives de pompage. Il est tombé sur la tête après s'être pris les pieds dans un cordage. C'était également un ouvrier des Ets.PREGERMAIN Frères, né à Port-Mort le 17 août 1861.
- M. Isidore Loeffer décédé le 15 juin 1884, chauffeur aussi de locomotives dans la même entreprise. Il reçut un coup brutal d'une bielle lors d'une opération de graissage. Il était natif de Senonches (Eure-et-Loir) où il avait vu le jour le 24 mars1840.
- M. Jean Ricot décédé le 29 mars 1883, menuisier aux Ets. ZSCHOKKE , préposé à une scie circulaire il reçut un éclat de bois dans le cerveau.

Nous remarquons tout de même que l'entreprise EIFFEL n'eut pas là aussi d'accident mortel à déplorer. La sécurité du travail avait peut-être plus d'importance pour cette entreprise. Il est vrai que sur un de ses chantiers Gustave Eiffel s'était jeté à l'eau pour sauver de la noyade un de ses salariés.

L'Arrêté du 20 janvier 1882 désignant les territoires sur lesquels les travaux de construction devaient avoir lieu, à savoir « dans l'arrondissement des Andelys, ceux de la commune de Port-Mort ». Cet arrêté fut publié « à son de trompe ou de caisse» dans Port-Mort et y fut affiché « tant à la principale porte de l'église, qu'à celle de la mairie ».

Alexandre Gustave Bonnickausen dit Eiffel

est né à Dijon en Côte-d'Or, le 15 décembre 1832, dans un milieu aisé.
Son père, officier d'origine rhénane, a épousé quelques années auparavant une femme d'affaires entreprenante. En 1843, Eiffel entre au collège Sainte-Barbe avant d'être admis en 1852 à l'École centrale des arts et manufactures à Paris, en plus de son admissibilité à l'École polytechnique. Il effectue au sein de l'institution de brillantes études et obtient un diplôme d'ingénieur chimiste en 1855.
Avant la tour Eiffel, Gustave Eiffel a contribué à la création de la statue de la liberté de New York. Quelques années plus tard, Eiffel, qui bénéficie déjà d'une solide expérience, décide de fonder sa propre société. En 1866, il fait l'acquisition d'ateliers de constructions métalliques à proximité de Paris, à Levallois-Perret. L'entreprise emporte alors plusieurs grandes commandes d'édification de viaducs et de bâtiments à structure ou charpentes métalliques et pour ce faire il n'hésite pas à parcourir l'Europe entière :

- la Nyugati Pályaudvar (« Gare de l'Ouest ») à Budapest en Hongrie en 1875,
- la charpente du grand magasin « Le Bon Marché » à Paris VIIe en 1876,
- les vinaigreries Dessault à Orléans,
- le dôme de l'Observatoire astronomique du mont Gros à Nice.
Puis il se lance dans la conception de structures métalliques pour des ponts, comme :
- le pont métallique de Gérone en Catalogne,
- le pont Maria Pia sur le Douro au Portugal, 1877 : Son projet fut à la fois le plus léger, le moins cher et le plus audacieux.
Cette réalisation assoit définitivement sa réputation en France comme à l'étranger, et son entreprise réalise ainsi :
- le pont Long Bien à Hanoï (Viêt Nam),
- le pont sur la rivière des Parfums à Hu (Viêt Nam),
- le viaduc de Garabit, 1884,
- le viaduc Eiffel sur la ligne Paris
- le pont qui permet l-accès à la roche de la Vierge à Biarritz, à quelques mètres au dessus de l'océan Atlantique.
- Il participe également à la construction du magnifique pont-canal de Briare (1896),

Gustave Eiffel décèdera le 27 décembre 1923 dans son hôtel particulier de la rue Rabelais à Paris et sera enterré au cimetière de Levallois-Perret avec tous les honneurs dus à son rang. Il reste comme l'un des hommes les plus marquants de son siècle.
Christian LORDI