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La butte de Château-Neuf, une admirable position naturelle

Elle domine par un abrupt de 40 mètres le fleuve dont un des bras, jusqu'à une époque récente bordait quasiment le pied. Ces hivers derniers, 1979, 1980, l'inondation retrouve naturellement cet ancien tracé. Du côté est comme du côté ouest un versant incline rapidement vers deux vallons. Au nord une pente douce. Butte si régulière que, vue de la route des Andelys, on se demande si l'homme n'a pas prêté la main. Certainement lors de la construction du château fort. Plus tôt, fut-ce un oppidum des Véliocasses? Rien ne permet de l'assurer. C'est du côté de la Seine qu'il faut chercher le fil conducteur de l'histoire de cette butte et d'abord l'origine de ce noyau. Le barrage actuel n'est pas localisé ici par hasard. Il correspond à une barre calcaire prolongeant la butte sous le lit de la Seine. La roche ici est moins profonde qu'ailleurs. S'accrochèrent en amont de ce verrou rocheux des alluvions constituant à l'origine de nombreuses îles. Au droit de la butte il y a encore sur l'Atlas de 1786, cinq à six îlots. Plus en amont jusqu'à la hauteur du Goulet au lieu d'une seule île surélevée comme maintenant, il y a quatre îles basses. Entre ces lies des bancs de sable. Tout cela constitue un gué naturel qui n'a pas été étranger à la localisation du menhir. Gué, menhir, butte, constituent un ensemble, dont l'ancienne église Saint-Martin était l'expression chrétienne. Cette église détruite vraisemblablement au début du 19ème siècle puisqu'elle figure encore sur les planches de l'Atlas de 1786, se situait au pied même du piton calcaire. Elle datait du XIIIème siècle et résultait en fait d'une restauration par les Bénédictins de Mortemer d'un sanctuaire plus ancien qui leur avait été donné en 1180. Ce très vieux sanctuaire remontait très probablement aux premiers siècles de notre ère. Selon l'excellent ouvrage du Docteur Fourné (voir bibliographie) le nom de l'Evêque de Tours, évangélisateur des campagnes gauloises à la fin du 4ème siècle fut donné aux plus anciennes églises de Normandie. Le patronage de Saint-Martin était alors très prisé. Il y a trente cinq églises martiniennes dans l'Arrondissement des Andelys dont tout près celles de Vezillon, Pressagny, Tilly, Gasny, Tourny, et l'ancienne église de Courcelles.

Or, chaque saint eut, on peut dire, sa période à succès. Dans leur grande majorité les églises martiniennes sont d'origine mérovingienne (du Ve au VIIIe siècle). Pour l'anecdote, Grégoire de Tours raconte que les rois Mérovingiens, les fils de Clovis, gens de sac et de corde, ne craignaient que Saint-Martin et on peut penser que les pauvres paysans du temps recouraient à ce patronage en espérant qu'il les protégerait.

On a reconnu également que dans 60 pour cent des cas pour le Diocèse de Rouen, il y a des vestiges gallo-romains à proximité des églises martiniennes. Plus encore beaucoup de celles-ci furent édifiées sur des lieux de culte druidique, les fana celtiques. Autrement dit, le vocable de Saint-Martin est un indice complémentaire et indirect d'un habitat très ancien gallo-romain ou celtique autour de la butte de Château-Neuf.

Mais ce vocable a aussi une autre signification. Saint-Martin est le protecteur des soldats et plus généralement des cavaliers, militaires ou voyageurs. On a remarqué que les sanctuaires martiniens étaient le plus souvent liés à des lieux de passage ou de commerce routier: carrefours, marchés, ponts, passages à gué. Voici encore un indice de l'utilisation comme gué dès une époque fort ancienne, gallo-romaine voire celtique, du site très particulier de Château-Neuf.

On ne peut isoler Port-Mort de la grande période monastique du Haut Moyen-Age

C'est à l'époque mérovingienne, plus précisément au VIlème siècle, que s'établissent les grandes abbayes de règle bénédictine, dans la vallée de la Seine, les premières sous l'influence de l'Evêque de Rouen Saint-Ouen, Saint Wandrille, Jumièges, la Croix Saint Leuffroy, furent les plus connues. Chacune d'elles représentait une puissance économique considérable. Saint Wandrille réunissait 4 264 "manses", c'est-à-dire fermes, soit environ 40 000 ha. Y eut-il une abbaye bénédictine à Port-Mort ? Mabillon en 1681 a eu dans les mains la charte de donation dite de Vandémir datée de 690 qui cite un certain nombre de monastères de la région dont celui de Portus-Maurus. Mabillon rapproche ce nom de celui du village de Port-Maur, d'autant plus qu'il signale le transfert des restes de Saint Ethbin dans ce village. Ceci renforce l'hypothèse de la localisation de cette abbaye en notre commune. L'existence en définitive n'est pas absolument prouvée, elle demeure probable. On ne sait rien non plus de la situation exacte de cette abbaye puisque les bâtiments à allure monastique les plus anciens existants dans la commune, ceux inclus dans le manoir du Mesnil-Hebert sont de construction relativement récente. Ils ont été rattachés à une chapelle dite de Saint Laurent du XVIe siècle. Les abbayes jouèrent un rôle politique et économique considérable, mais au IXème siècle leur richesse attirèrent la foudre.

Les Normands entrent dans l'histoire de la vallée et certainement de Port-Mort. Port-Mort ne fut pas atteint lors des premiers raids, c'est en 820 que les drakars reconnurent l'estuaire. En 841, ils atteignent et incendient Rouen, après avoir détruit Jumièges alors que Saint Wandrille fut épargné moyennant un rachat considérable. C'est vraisemblablement en 845 qu'ils dépassèrent Port-Mort pour atteindre Paris. Ils durent apprécier la région, à mi-chemin de Paris et de la mer. Pillant, volant, emmenant en esclavage les habitants, ils stockent leurs marchandises dans les lies du fleuve. L'Evêque de Meaux écrit que les ossements des captifs des Normands blanchissent les lies de la Seine. En 852. ils s'établissent dans l'île d'Oscelle en face de Jeufosse. Charles le Chauve limite momentanément les raids en barrant le fleuve à Pitres et à Pont de l'Arche de 862 à 879. Ces fortifications de bois furent parmi les premières du Moyen-Age. Mais le verrou saute et les invasions reprennent avec une ampleur considérable. En 885, la flotte normande qui assiège Paris comprend 700 vaisseaux à voile, soit au minimum 20 000 guerriers. Un chef de bande hardi Rollon se fait le spécialiste de la Basse-Seine et en 892 il détruit l'importante abbaye de la Croix Saint Leuffroy. Dans toute la vallée ce fut un remue-ménage de moines emportant leurs reliques en lieux-surs. Les Bénédictins de la Croix Saint Leuffroy trouvent refuge à l'Abbaye Saint Germain des Près, près de Paris. Qu'advient-il de ceux de Port-Mort ? L'abbaye fut-elle détruite en même temps que celle de la Croix Saint Leuffroy en 892 ? Nous ne pouvons rien en dire.

On sait par contre comment le problème fut réglé plus ou moins bien sur le plan politique. Rollon reçoit en 911 les terres depuis l'embouchure jusqu'à l'Epte. Mais ce traité n'adoucit pas du jour au lendemain les m?urs des Normands qui poursuivirent, de façon alors très officielle, le sac de leur domaine : en particulier l'asservissement des indigènes. Jusqu'en l'an 1000, Rouen est le grand marché d'esclaves de la France de l'Ouest.

Des colonies danoises s'installèrent en Normandie. Elles furent surtout nombreuses dans l'Ouest du Pays de Caux et le Nord du Cotentin. Notre région en reçut-elle? Il y a un indice d'une petite implantation locale, c'est le nom de la ferme du "Thuit" le mot vient du scandinave "tweit" qui signifie un défrichement isolé.

Mais la conséquence la plus importante de la création du Duché de Normandie pour notre région est évidemment qu'elle devient une marche frontière. Pendant deux siècles de l'an 1000 à 1200, Port-Mort allait vivre l'existence troublée des campagnes frontalières parcourues par le va et vient des armées. Dans ce contexte la butte de Château-Neuf prenait toute sa valeur et l'ouvrage fortifié dont il reste les soubassements du donjon allait être construit en 1198.

En nous limitant à cette période ancienne mais déjà fort longue de l'histoire de Port-Mort nous constatons l'intérêt d'un examen attentif des quelques traces de ce passé très reculé. En habitant Port-Mort nous succédons à de multiples couches de population qui ont chacune travaillé à leur façon au site. Continuité et responsabilité de chacune des générations. Responsabilité de la nôtre disposant de moyens techniques jamais égalés pour construire et détruire !

Jean Gallais